Une épave du XVIIe siècle à CALVI

1. au milieu du port de Calvi


Photo Pierre Villié


Coulé au XVIe siècle au large du port de Calvi le navire que l’équipe de Tech Sub a étudié, a révélé bien des surprises pour l’architecture navale. Ces travaux prouvent que celle-ci, trop souvent limitée aux recherches en archives ou sur des modèles réduits, ne peut se renouveler et progresser que par l’observation directe sur des épaves


A cinquante mètres du quai du port de commerce de Calvi (Corse), deux bateaux pneumatiques arborant le pavillon de plongée bleu et blanc, encombrés de pompes et de tuyaux sont là à poste fixe chaque fois que l’activité portuaire le permet. Jour après jour, des plongeurs s’immergent à la verticale de cette curieuse flottille.  La raison de cette activité : une épave du XVIe siècle.

 

Pour le profane, l’archéologie sous-marine est synonyme d’amphores ; fouiller un navire du XVIe ou du XVIIIe siècle équivaut à trouver des pièces d’or, de la porcelaine de Chine ou toute autre valeur monnayable. Cette image largement répandue, quelques-uns la réfutent et se consacrent à l’étude des carènes et de leurs cargaisons dans un but purement scientifique. Il y a quelques années encore, rares étaient les universitaires qui croyaient en l’avenir de la discipline. En France, les deux principaux  artisans de cette nouvelle vision de l’archéologie sont Jean Boudriot et Eric Rieth qui, en sortant des archives et en analysant des modèles réduits, ont montré que bien des questions restaient en suspens que seule l’archéologie pourrait résoudre.

Il ne s’agit pas de réécrire des traités qui existent déjà. Là est le principal écueil à l’entreprise d’une étude de charpente de la période post-médiévale pour laquelle le chercheur  dispose de textes  et d’une iconographie qu’il lui faut absolument connaître avant de prétendre à l’ouverture d’une fouille. C’est en travaillant sur sa première épave, que Pierre Villié découvre l’immense vide de référence en matière d’analyse de coque. Ingénieur du bâtiment de formation, il applique aux relevés et transcriptions graphiques les techniques de bureaux d’études.

Devant le déballage d’informatique et autres gadgets électroniques, il répond en mettant en œuvre: équerres, fil à plomb, décamètre, mètre pliant et accessoirement un niveau. Sur la planche à dessin il retranscrit ses relevés en y faisant figurer les cotes, voulant transmettre avec le plus de précisions possible le souvenir de ce qu’il a eu la chance de voir et qui pourra servir un jour à d’autres recherches comme celle de la métrologie ancienne. Pour pallier aux possibles erreurs, même minimes, inhérentes aux moyens de reproduction même les plus modernes, il a été adopté le système d’échelle graduée comme référence visuelle et non comme référence métrique. Si à la sortie, le tracé des premières planches peut être qualifié de sec, son efficacité est immédiatement reconnue.

Cette démarche quelque peu inhabituelle, indissociable d’une bonne connaissance de la charpente marine s’attache à démontrer que l’archéologie navale post-médiévale est bien une réalité et qu’elle doit figurer en bonne place dans les rubriques de cette science. Il est indispensable d’établir des comparaisons entre ce qui repose sous l’eau et ce qui existe dans les musées et bibliothèques.

L’épave de la flûte "la Girafe" (1809-1811) a fait la première démonstration de l’intérêt de la démarche en révélant des assemblages inconnus et des échantillonnages différents des tables qui nous sont parvenues. Avec la fouille de l’épave dite de Calvi qui deviendra Calvi I après la découverte d’une seconde datée du XIXe siècle. Pierre Villié a la chance de pouvoir appliquer ses méthodes sur un site qui se révèle exceptionnel.



Le port de Calvi. L'épave est matérialisée par le point rouge, sur le trajet direct des ferry-boats !

L ‘équipe qui comprend six plongeurs ne peut se permettre d’interrompre le trafic portuaire et surtout l’activité commerciale entre l’île et le continent. Alors les plongeurs font en fonction des horaires de mise à quai et adaptent leurs techniques aux contraintes du lieu. En effet quand un ferry de 130 mètres manœuvre au-dessus du gisement, aucune structure de repérage habituellement employée sur un chantier sous-marin ne résiste. La solution : implanter profondément dans le sable quatre tubes en acier de quatre centimètres de diamètre suivant deux axes quelconques se recoupant pour former une composition de quatre triangles parfaitement connus et facilement reconstructibles à partir de deux points. Avertis de l’opération en cours, les commandants prennent toutes les précautions pour éviter de bouleverser le chantier. Pris au jeu, les équipages ne peuvent plus se rendre à Calvi sans s’informer de l’avancement des travaux et venir contempler les pièces de bois que les fouilleurs sortent régulièrement pour étude. Ainsi la fouille devient la vitrine archéologique et permet de sensibiliser le public à la préservation du patrimoine maritime.

 

UN NAVIRE DU XVe SIECLE

 Fouiller une épave, c’est avant tout remonter l’histoire et trouver la preuve d’une datation. Si pour la période classique, la fourchette chronologique généralement admise est assez large, en archéologie post-médiévale, un demi-siècle est une marge d’erreur maximale. Quand suffisamment de preuves sont réunies et qu’une date est avancée, il faut en outre replacer l’épave dans son contexte historique et c’est là une démarche essentielle pour comprendre l’évolution des techniques de construction influencée par le manque de matières premières, l’importation de techniques étrangères, les spécificités de frets, l’expansion ou la régression économique, etc…

 Mais avant d’en arriver à ce stade, il a fallu dégager le gisement qui recelait maintes surprises. Si dés les premières plongées, un grand nombre de céramiques ont été découvertes en surface, rien de bien fondé ne permettait de préciser l’époque du naufrage. Toutes sortes d’objets perturbaient le milieu, le col d’amphore avoisinant la pipe du XIXe siècle et la bouteille de soda. Néanmoins une forte prédominance de tessons identifiables comme italiens et plus particulièrement de production ligure sont apparus. Cela ne constituant pas une preuve, il a fallu aller chercher celle-ci plus profondément et sur la charpente même. Pour comprendre le plus rapidement possible l’épave, une tranchée a été réalisée en se servant des couples comme guides et de la sorte trouver la quille qui est, pour Pierre Villié, l’âme du navire ; car c’est de ses proportions que la plupart des échantillonnages et façonnages sont déduits.


Photo Pierre Villié

Après plus de cent heures de plongée, elle n’était toujours pas mise au jour, mais les fouilleurs savaient déjà que l’épave était couchée sur bâbord, que le bordé était épais de 6 cm et qu’au moment du naufrage il n’y avait pas de lest à bord. Des apparaux tels que poulies, cabillots, accompagnés de menus objets de matelots sortaient du sable. Des ossements de bœufs sont apparus avec des traces de boucherie qui ont complété les renseignements déjà acquis sur l’alimentation des marins. Mais toujours rien ne permettait de dater l’épave. Puis ont surgi des noisettes accompagnées d’un os d’oiseau de mer, probablement un cormoran. Inlassablement les fouilleurs continuaient d’évacuer le sable, de prendre des mesures, de faire des photos. La carlingue munie de mortaises carrées, indices de l’existence d’épontilles s’est enfin dévoilée et brusquement des bols, une assiette, identifiables au style ligure de la fin du XVIe siècle, ont été découverts. Dans une concrétion à fond de maille, un morceau d’assiette en terre cuite revêtu intérieurement d’un vernis plombifère blanc a donné la preuve du rattachement, de la céramique à l’épave.

 Après la fouille de la coque et le relevé de la charpente en connexion, l’équipe a entrepris le démontage de celle-ci. Méthodiquement, les membres ont été déposés un à un et amenés sur le quai pour être dessinés dans leurs moindres détails. Lentement, l’épave a disparu du fond du port pour n’être plus que des croquis mis au net ultérieurement. Faute de crédit, les pièces métrées ont été remises à l’eau en vrac, alors qu’un stockage dans une fosse spécialement creusée dans un endroit calme et sableux aurait préservé les bois. Par la suite, ils auraient pu faire l’objet d’un traitement de conservation et même peut-être servir  à une nouvelle étude. Pour la détermination des essences, des prélèvements ont été effectués puis soumis au laboratoire du Muséum d’histoire naturelle du Jardin des Plantes de Paris. Ils ont mis en évidence que la quasi-totalité du navire a été réalisée en chêne excepté deux serres d’empâture en pin (pinus leucodermis) et le bordé du pont en hêtre.


Dessin d'ensemble du chantier de Calvi . La zone C fouillée en dernier recèlait une belle surprise...