Une épave du XVIIe siècle à CALVI

2. les surprises s'enchainent


le talon servant d'assise à l'étambot sur le quai du port de Calvi. Photo Pierre Villié

 

 Quand la quille a été extraite des sédiments, la fouille semblait terminée. Amenée sur terre, elle a été arrosée en permanence afin de la préserver des ardeurs du soleil qui en Corse, en plein midi, fait monter le thermomètre à 35° C. et plus. Comme le galbord, elle présente un doublage en plomb fixé par des clous en fer de petite taille à tête large. Mais ce qui a étonné le plus les archéologues, c’est son talon en forme de club de golf servant d’assise à l’étambot alors que celui-ci devrait reposer sur la quille et non s’appliquer contre. Première surprise d’une longue liste, cette disposition jusque-là encore inconnue se retrouvera sur une autre épave méditerranéenne plus modeste fouillée sur les côtes de Provence et datée du XVIIIe siècle. Preuve de la persistance des traditions qui elles-mêmes sont peut-être héritées de la période médiévale.

 A proximité de l’ensemble qui vient d’être « disséqué », d’autres bois pointaient vers la surface. Cela faisait maintenant quatre ans que chaque jour les plongeurs les frôlaient et volontairement les oubliaient pour se consacrer à l’ensemble le plus imposant et le plus instable. Quand les suceuses de l’équipe se sont mises en action sur ce secteur, personne ne se doutait de l’extraordinaire surprise qui attendait le petit monde de l’archéologie navale. En moins de trois jours et ce à raison de 8 heures de travail journalier par équipe de trois, les plongeurs évacuèrent plus de 25 m3 de sable en creusant une tranchée de plus de 2 mètres de fond dont l’une des parois était une surface plane en forme de quart de cercle qui n’était autre que la poupe du navire. Le choc déjà grand fut amplifié quand, ayant une vision globale de l’élément, il fut permis de voir une structure compacte faite de pièces courbes emboîtées les unes dans les autres. Jamais encore pareille charpente n’avait été décrite et encore moins observée. Masse imposante, fichée et ensevelie dans le fond du port, le tableau de poupe le plus surprenant avait attendu quatre siècles. (voir la galerie photo de la découverte)

 


Photo Pierre Villié

Archéologiquement presque complet, il bouleverse tous les établis car jamais aucun historien et architecte naval n’aurait imaginé qu’un tableau de poupe puisse être confectionné de la sorte, la règle voulant une charpente légère et la moins pesante possible afin de limiter les efforts d’arrachement dus à l’inclinaison de celui-ci. Les principales sources dont nous disposons jusqu’à présent – l’épave de San Juan (navire baleinier basque perdu au Labrador  à Red Bay (1565) et celle de la Mary Rose (navire du roi Henri XVIII d’Angleterre, perdu devant Portsmouth (1545) avec les traités d’architecture de Matthew Baker (1586), de Manuel Fernandes (1616) – présentent toutes une arcasse fermée par un tableau à charpente légère. Cette homogénéité peut être explicable par l’origine ponantaise de ces quatre exemples alors que l’épave présente sort de ce contexte géographique.

Le navire a été construit sur les bords de la Méditerranée, plusieurs points le prouvent : utilisation quasiment exclusive du fer pour les assemblages, emploi du pin maritime, techniques de construction, faible section des couples. Il faut admettre et voir dans Calvi I un bâtiment conçu et construit suivant des usages propres à une région ou à un chantier encore non influencé ou très peu, par les techniques de la façade atlantique introduites en Méditerranée par les courants commerciaux et plus tard par une recherche de la standardisation des flottes de combat de France et d’Espagne.

 Hormis cette découverte de première importance et révélatrice de l’intérêt de cette archéologie, Pierre Villié et ses compagnons remarquent qu’un couple sur deux est liaisonné à la quille, alors que l’usage veut que tous les couples soient brochés à celle-ci ; que le recouvrement latéral des varangues avec les genoux est égal à sept fois la hauteur des couples. Proportion qui se retrouve au XIXe siècle sur des bateaux provençaux de faible tonnage comme les tartanes et les barquetes. Une foule de renseignements a été remontée à la surface et le traitement va demander plusieurs années.