Opération " FOSSE DIONNE"
"Genèse d'une première" par Pierre Villié (2eme partie)
Les plongeurs examinant leurs premières trouvailles . Photo ChristianVidalComprendre la fosse Dionne
Dans les chroniques de 1908, on note ce commentaire: « une exploration par scaphandre à été tentée. Lexplorateur est descendu dans la fissure doù jaillit la source. Il a constaté quelle se rétrécit rapidement et na pu poursuivre son trajet. » En juin 1955, sous la direction de Guy de Lavaur, des pionniers de la plongée spéléologique équipés de scaphandres autonomes font une seconde tentative. Aucun rapport na été rédigé, Il est impossible de connaître la profondeur atteinte. Six ans plus tard, une nouvelle équipe fait à son tour une tentative, la cote de -28 m est atteinte. Lannée suivante, le même groupe est à Tonnerre pour tenter de franchir la première étroiture. Cest alors que survient le dramatique accident qui coûte la vie à Henri Hervas et Claude Dufour, âgés respectivement de 38 et 28 ans. Après une nouvelle pause de 6 ans, la société dijonnaise de plongée souterraine fait sauter le bouchon de la première étroiture. Parallèlement, les frères Le Guen du spéléo club de Paris effectuent leurs premières plongées à Tonnerre. Le 2 décembre 1979, Eric Le Guen est à 360 m de lentrée par -61 m. Le record perdure.
Aujourdhui la Fosse Dionne est une classique. Cest même la promenade du week-end de bon nombre de plongeurs qui parfois prennent des risques inconsidérés. Pas toujours équipés comme il le faudrait, certains pensent quil ny a pas de vrais risques et ils vont jusquà franchir la chatière qui se trouve à -33m bien que la municipalité interdise formellement de telles pratiques. Aux premiers mouvements brusque, cest la soupe. A chaque plongée des objets sont remontés. Il se dit quune ou plusieurs pièces antiques auraient été trouvées très profond. Pour ma part, lendroit est indéniablement un lieu fréquenté depuis fort longtemps et peut-être depuis lâge du bronze. Fouilleur, mais absolument pas spéléologue, il va me falloir faire connaissance avec la fontaine divine...
De lapproche à la première opérationAgé dune trentaine dannée, mince, barbu, une épaisse chevelure brune, croquant un sandwich à la table du café le plus proche de la Fosse Dionne, quelques amis suisses autour de lui, un vêtement sec, Poséidon, voilà tout ce qui me reste de celui qui, un après midi dhiver, ma fait découvrir ce qui va menvoûter et devenir une idée fixe. Xavier était un de ces passionnés qui émettent quelques choses. En une fraction de seconde, ils font la conquête de leur entourage ou se font haïr. Pas le temps de faire les présentations, il faut plonger.
Nayant aucune expérience du milieu souterrain, je ne me risque pas sous terre. La vasque est mon premier champ dinvestigation, pendant quune palanquée de quatre sengouffre je ne sais où. En quelques minutes, je découvre une chevrette de faïence blanche marquée « huile » puis une pipe et encore une autre. Brusquement, je me sens retenu par la robinetterie du bloc, un lourd quatre mètres cubes. La pente est raide, je comprends que je viens de me prendre dans le fil dAriane. La position est inconfortable, je sens lessoufflement arriver. Les minutes sont longues, leffort de palmage se fait de plus en plus sentir.
Janalyse la situation, la seule solution est de trancher le câble. Je le saisis et tire dessus pour lenrouler de deux tours sur ma main gauche. De la droite, avec une petite pelle pliante que jai emportée pour les dégagements ponctuels, je me mets à taper dessus le long du rocher. En quelques coups, le fil est coupé et je peut prendre appui sur le fond. Ma respiration redevient normale. Jattends le retour des spéléos quand brusquement, ils apparaissent traînant des sacs chargés de bouteilles cassées. Lidée de Xavier est de nettoyer la descente. Une fois tout le monde de retour dans la vasque, je lâche le cordeau et regagne la surface. Je suis confus. Tout se termine bien, cest le principal. Ma première plongée dans la Fosse Dionne nest pas une réussite mais je suis envoûté par le lieu, et cela pour longtemps.
Un dur apprentissageUne année plus tard, je suis de retour à Tonnerre, mais sans guide. Xavier nest plus des nôtres. Devant le trou béant, je suis sur mes gardes. Ayant lu beaucoup de récits de plongée spéléo, jai conscience du risque. A mes cotés, deux amis, tout aussi novices; nous nous contentons dune simple visite de la vasque ( équipés de façon traditionnelle, ce serait une folie que de senfoncer vers les profondeurs). Des objets sont remontés. Il sagit de pipes de grès du XIXeme siècle et dune belle faïence du XVIIIeme siècle qui, quelque mois plus tard, sera remise à la société archéologique locale. Nous savons que là se trouvent des merveilles. Jai bien envie de prouver la fréquentation de la source aux temps antiques. Mais descendre dans le boyau ne me dit rien qui vaille.
La température de l'eau (7 à 8 °) rend indispensable l'usage de combinaisons sèches. Patrick Dumoulin (à gauche) et Pierre Villié (à droite) . Photo Christian VidalLes semaines suivantes, nous échafaudons un programme. Nétant pas compétents en plongée souterraine, nous fouillerons le cône jusquà laplomb de la voûte. Il nous faut tout imaginer. Dès quun plongeur palme un peu énergiquement, leau pure devient de la boue. Alors mettre en action une suceuse et encore plus une lance à eau, cest vouloir se créer des complications. Un essai est fait. Heureusement, le débit deau très conséquent, renouvelle en moins dune heure la vasque. Il va nous falloir utiliser une suceuse à air. Notre conseiller technique Marc Jasinski est un spécialiste de ce type de travaux. A Han, en Belgique, il fouille depuis plus de vingt ans les eaux souterraines de la Lesse; pionnier de la plongée spéléo et bien quayant retiré ce style dexercice de ses activités, il approuve totalement ma démarche. Le milieu souterrain est comme il dit, une affaire de spécialiste. Le plongeur sportif de base na rien à faire sous terre. Parfaitement en accord, nous organisons une expédition ou plus exactement un sondage. Vingt plongeurs, une suceuse à air de 125 mm de diamètre alimentée par un compresseur de travaux publics prêté par la ville, deux pompes de 35 M3/h à moteur thermique, deux compresseurs de 6 et 8 m3/h , des milliers de watts pour léclairage, tels sont nos moyens.
Le coup denvoi
Le grand jour est fixé en plein mois de février. Il nous faut du débit et de leau claire. Lidéal est davoir une bonne période de gelées après dimportantes pluies. Les dieux sont avec nous, il neige, les routes sont quasiment impraticables et pourtant, léquipe est presque au complet. Une journée est nécessaire pour installer le matériel. Lambiance est celle des grands jours. A minuit, nos amis belges ne sont toujours pas là. Illuminée comme jamais, la fosse Dionne est un régal pour les yeux. Avec la neige, sa magie est décuplée. Le temps passant, Pascal Ledu et Michel Lebrun émettent le désir dune plongée. Pour Michel, cela ne sera pas une première. Quelques minutes après, les voilà qui disparaissent. Les bulles qui éclatent en surface le long de la margelle sont, pour nous, le seul contact que nous ayons avec eux. Brusquement, cest un bouillonnement intense qui agite leau. Immédiatement, nous comprenons quil se passe quelque chose danormal. Inquiet, je commence à regretter davoir consenti à cette plongée nocturne. Enfin, ils crèvent la surface. Pascal éclate de rire, son tuyau de manomètre sest déchiré à moins 30 m, juste avant la première étroiture. Peu importe, il a tout de même fait une belle plongée, même si elle na pas été aussi longue quil lavait souhaité. Une demi-heure plus tard, Marc et Thierry arrivent de Bruxelles, il leur a fallu quatorze heures pour faire la route.
Une plongée de nuit dans la fosse Dionne . Photo C.Vidal
Le lendemain, à 9 heures, les moteurs sont lancés et les plongeurs se succèdent aux engins. Sur le petit fond, un carré est implanté. Une suceuse à eau dont le rejet est bloqué dans un exutoire permet de bien avancer. Par moins de six mètres, la suceuse à air avale tout ce que nous lui mettons devant la gueule; en prenant toutefois la précaution de modérer son appétit car elle ne doit surtout pas se boucher. A 20 heures, complètement fourbus, les plongeurs demandent grâce. Marc jubile. Infatigable il demande un volontaire pour lui servir de sujet dans ses compositions photographiques. Il ny a pas décho, alors Jean-Luc se dévoue. Sous leau Marc donne du flash. En sortant, il déclare que cest une plongée comme il en fait tous les dix ans. A 22 h les feux sont éteints.
Au matin les yeux sont petits. Le froid se fait sentir; les blocs restent collés sur le pavage. Il fait moins 10°C. Léquipe de télévision sactive. Des scènes sont refaites plusieurs fois. Nous sommes de bien piètres acteurs. Maintenant Marc filme sous leau et râle contre les mauvais coups de palmes. Au terme de ces trois journées, linventaire est un peu décevant. Nous navons pas réussi à remonter au-delà de la fin du XVIIIe siècle.