Journal de fouille du "Ca-Ira"


La fouille du CA IRA, vaisseau de 80 canons, représente une mine d'informations sur les réalités de la marine du XVIIIeme siècle (cf: les données archéologiques de la fouille). C'est aussi une passionante aventure humaine partagée durant cinq années de fouilles par 52 fouilleurs bénévoles . par Pierre Villié (directeur de fouille)

 
Sur le chantier du Ca-Ira (photo: Sylvain Guichard)

 

 

 

1989. L'année de la découverte

8 Août 1989

Depuis environ deux heures un pneumatique fait des allers et venues à vitesse réduite devant la citadelle de Saint Florent. Michel derrière ses cadrans guette les variations des aiguilles du magnétomètre et attend le signal sonore qui dira de jeter à la mer un marqueur. Jean-Luc tente de son mieux de garder son cap. Laurent tient d’une main le câble du poisson qui traîne cinquante mètres en arrière du bateau. C’est lui qui indique la vitesse à respecter ; son rôle est essentiel. Brusquement un son strident se fait entendre. Instantanément chacun est tiré de sa somnolence. Une large boucle est effectuée et un nouveau passage est fait sur le point hâtivement repéré. Nouveau signal ! Cela fait le quatrième impact depuis une heure.. De ci de là, des bouées se balancent au gré des vagues. Mais tout ceci n’est pas bien cohérent. Quand arrive le canot des plongeurs, les conversations ne sont pas enthousiastes. La réserve de chacun cache tout de même l’espoir. Rapidement équipés, Daniel et Denis se mettent à l’eau. Leurs plongées sont courtes et à chaque fois le même commentaire : «Rien de visible, de l’herbe partout! ».

 Occupé à plus de quatre kilomètres de là, faisant des trous à l’estime, dans une anse du désert des Agriates pour trouver une autre épave, entre deux plongées je m’informe par radio de l’avancement des recherches. Le ton n’est pas à l’optimisme. Mais ce n’est que la première journée de prospection magnétométrique alors qu’ici, cela fait cinq jours que nous soulevons du sable. Jusqu’à présent, nous portons à notre inventaire un boulet de 12 livres et une pièces de charpente. Tel est le dur labeur des prospecteurs. Patience, patience, même si nous avons en main une carte indiquant avec précision trois épave du XVIIIème siècle. La première a été trouvée en moins d’une heure de plongée sur un fond de 3 à 8 mètres. Déchiquetée, elle ne présente plus aucun intérêt archéologique. Pourtant c’était celle qui me plaisait le plus. Une petite corvette française armée de canons de six livres, construite à Toulon avec en prime un plan déposé aux archives de Vincennes. Celle que je cherche actuellement est une frégate au nom prometteur de «Fortunée». Impossible de mettre la main dessus. Pourtant la carte est précise, il n’y a pas d’erreur possible.

Quant l’air vient à manquer, que les bidons d’essence sont vides, nous prenons le chemin du retour. Pour nous des coups de soleil, des mains meurtries par le sable coquiller et surtout une journée de plus non productive. Pour nos amis, le sourire; ils clament qu’ils sont sûrs d’avoir pointé le «CA IRA» et que si les plongeurs avaient été encore disponibles ils l’auraient déjà. Un peu incrédules, nous les écoutons avec respect. Combien de fois n’avons nous pas vibrés pour une chimère. La réalité du terrain nous a appris à être prudents.

 

9 août 1989

Encore une journée passée à faire des trous dans le sable et sans résultats. Ce matin au départ des équipes nos amis avaient le sourire. Il est 18 heures, la VHF n’a donné aucune bonne nouvelle. Quand nous arrivons au port, il n’y a personne pour nous accueillir. Encore plus fatigués que la veille, les blocs nous semblent encore plus lourds. Le moral n’y est pas. Au campement, le compresseur tourne, la table est mise. Laurent a le nez dans un livre. Mon épouse se trahit par un large sourire. Jean-Luc sort du local matériel et nous annonce : «le CA IRA est pour nous !» et il nous raconte la découverte :

- «Un premier passage, nous avons fait mouche. Michelle a mouillé une bouée. Par acquis de conscience, nous avons refait trois passages. Il n’y avait pas de doutes, l’épave devait être sous le bateau. Michelle s’est mise à l’eau et c’est à ce moment qu’elle nous a dit : «Il est dessous !».

10 août 1989

Je mouille mes palmes pour la première fois sur le CA IRA. L’eau est translucide et je ne sais pas encore quelle chance j’ai, car plus tard les conditions de visibilité seront nettement moins bonnes. De la végétation sort une forme quadrangulaire percée d’un trou noir parfaitement rond. Immédiatement j’identifie l’archipompe et le grand mât. C’est fou, l’épave est vierge ! Et cela à quelques centaines de mètres de la côte. Pour ceux qui en douteraient, la taille des sars en est la meilleure preuve. Sous la dalle concrétionnaire que forme le lest, c’est toute une faune innocente qui s’agite et ne se méfie pas de l’homme. Les chapons font trente à quarante centimètres, des nacres translucides hautes de quelques centimètres sont fichées dans les concrétions. Une plongée comme celle-ci reste dans les mémoires et je pense que mes équipiers d’alors ont tous gardé ces instants dans un petit recoin de leur cerveau de plongeur.

12 août 1989

Cela fait maintenant deux jours que le CA IRA est découvert. Nos plongées sur le site de la «Fortunée» sont toujours infructueuses. Marc Jasinski vient de nous rejoindre. Arrivé fraîchement de Bruxelles, il nous félicite et se met immédiatement en charge de son devoir de photographe. Jean-Michel Serveau fait de même et il est décidé d’abandonner la «Fortunée» pour consacrer la quinzaine qui va suivre au dégagement de l’épave. Mais cela nous pose tout de même un cas de conscience. Il va falloir arracher les posidonies, bouleverser l’équilibre écologique. La surface est estimée à 80 m2.

Le travail commence, l’outil le plus efficace est la main. En m’infiltrant sous les masses concrétionnaires, après un décaplage, je trouve deux crépines de pompes en plomb. De partout c’est la démesure. Les traces laissées en négatif dans le concrétions nous indiquent des bois de charpente de 80 x 40 cm. A partir de ce jour, nos plongées n’ont plus qu’un but : arracher les posidonies pour dresser le plan de ce qui sort du sable.

 
Une crépine de pompe en plomb trouvée en 1989. (photo: pierre Villié) . Elle faisait partie de l'ensemble de 4 pompes groupées autour du grand mat, ensemble visible sur la maquette (photo de droite).

16 août 1989

Aujourd’hui FR3 nous rend visite. Evènement parfait pour la commémoration du bicentenaire de la Révolution de 1789, le CA IRA ne passe pas inaperçu. Inutile de vouloir travailler, les contraintes du tournage exigent de l’eau claire et la disponibilité de toute l’équipe. Une fois les présentations faites autour d’un café, nous embarquons le matériel et prenons la mer sous l’objectif du cadreur. Arrivés sur le site, deux plongeurs de Tech Sub se mettent à l’eau en compagnie du plongeur journaliste. Déception, l’eau n’est pas claire, la visibilité est de l’ordre de 10 mètres. Il sera impossible d’avoir une vision d’ensemble de l’espace dégagé depuis quatre jours. Programmé sur une journée le reportage doit quand même être fait et nous nous limiterons à des gros plans. En surface j’attends le signal pour lancer la moto pompe qui alimente la suceuse. Les minutes passent, la mer est parfaitement plate sans le moindre souffle de vent. Sur les bateaux personne ne dit mot. L’ambiance est celle que savoure les amoureux de la Méditerranée. Le crépitement des bulles qui crèvent la surface se fait entendre, les voix portent loin. Enfin une tête émerge. Chantal me fait de sa main un énergique signe tout va bien auquel je réponds. Immédiatement elle disparaît pour reprendre son rôle d’actrice. Ouverture du robinet d’essence, mise en position du volet d’air, recherche du cran d’accrochage, prise à pleine main de la poignée du lanceur et vif développé du bras. Rien ne se passe. Renouvellement de la manoeuvre. Toujours rien ! Démontage de la bougie, nettoyage, remise en place et nouvel essai. Le moteur ne veut rien savoir. Tentative après tentative, le temps s’écoule et en bas ils attendent. Sur le pneumatique les deux collègues du cameraman commencent à s’impatienter. Encore une tentative et c’est l’extrémité d’un de mes doigts qui est tranché par le carénage du moteur. La blessure est vilaine. Contact radio avec la base, les secours arrivent. Pansement de fortune et nouvel essai ; cette fois le moteur s’élance. Mais cela me vaut la visite chez le médecin et cinq jours d’arrêt qui ne seront pas suivis au delà de deux .Au déjeuner tout le monde se retrouve et commente la matinée. L’après-midi est consacré à une interview et aux derniers remerciements de part et d’autre.

 

20 août 1989
L’arrachage de l’herbier continu. Tout le lest avant est découvert et les relevés commencent. Décamètre, planchettes, balises deviennent mes instruments de travail. Assisté de Laurent et de Chantal, l’affaire est rapidement conclue.

23 août 1989
En fin d’après-midi, le lest , dans sa totalité, est mis à nu et relevé. Il reste quatre jours avant le départ pour faire une couverture photo, plier les bateaux et ranger le matériel.

29 août 1989
A 20 heures, nous nous présentons au port de Bastia pour regagner le continent. Aucun objet n’a été découvert. Un sondage de deux mètres sur deux a été fait.