fouille du "Ca-Ira": les données archéologiques


par Pierre Villié (directeur de fouille)

Le CA IRA, vaisseau de 80 canons, construit en 1781 à Brest, de son premier nom la Couronne, permet aujourd’hui de répondre à la question de la fiabilité des descriptifs et tables de proportions du XVIIIème siècle.La fouille de cinq années, a eu pour seul objectif la comparaison des théories de construction navale et leurs exécutions pratiques sur les chantiers de construction navale de l'époque.

 
Cette démarche a pour origine une réflexion sur la dissociation de la conception et de la construction aux XVIIème et XVIIIème siècles avec notamment l’introduction des mathématiques dans l’art de concevoir une coque. La maîtrise des textes anciens est primordiale. L’entreprise demande minutie, réflexion et un sens pointu de la finalité à atteindre. Le moindre détail a de l’importance. La confirmation d’un paragraphe de traité ne doit pas être considéré comme un échec, mais comme une victoire. La quête de l’absolu, de l’inconnu ou de l’insolite ne doit pas être la raison d’entreprendre une étude comparative. La faible importance des vestiges mis au jour, par rapport à la masse du vaisseau, peut sembler un handicap à une telle recherche. Les hauts du bâtiment ont totalement disparu. Seuls subsistent: le lest, un fond de carène et une portion de flanc d’oeuvres vives. La matière est suffisante pour vérifier nombre de points. Les écrits développent largement tout ce qui concerne la quille, les couples, le bordé, les emplantures de mâts. Le CA IRA nous livre tout ceci.

 
Coupe de l'ensemble de l'archipompe et du puit à boulets:
a: grand mât, b:parc à boulets, c:pompes, d: pied de pompe, e: crépine de pompe, f: cloison, g: montant, h: varangue de porque, i: cheville de fer, j: vides, k: porque. (dessin: pierre Villié)

A titre indicatif, il est possible de mentionner les points suivants :

1°) La quille : Mesurée sur site, elle a une section de 460 X 510 mm alors que les usages voulaient 459 x 513 mm. L’usure du bois, le manque de régularité dans le sciage, l’impression des prises de cotes, sont des facteurs de dérive qui influent pour une section, voulue par les constructeurs, correspondant aux règles en usage. Le seul écart intact est riche d’informations. Son orientation et ses proportions sont conformes aux descriptions. En 1771, Duranti de Lironcourt annonce une longueur d’écart équivalente à 3 fois l’épaisseur de la quille. En 1752, Duhamel du Monceau mentionne un rapport de 4. Sur l’épave, il est de 3,832.

 2°) Les couples : Du type double plan, ils sont constitués d’allonges de 380 à 390 mm de large pour une épaisseur de 375 mm. La table numérique fournie par Duhamel du Monceau donne pour un bâtiment de 176 pieds (180 pieds pour le CA IRA), des sections de 1 pied 3 pouces soit 405 mm.

L’espacement des couples ou maille varie sur le CA IRA de 115 mm à 135 mm, avec une cote de 130 mm prédominante. Sachant que la maille ordinaire des vaisseaux de premier rang et de second rang est de 4 à 5 pouces, la construction est donc dans la norme.

 3°) Le placage : Morceau de bordage en encastrement dans les varangues sous les crépines de pompes, il n’avait jamais été observé sur site. Les interprétations faites par les auteurs et chercheurs contemporains se trouvent être à réviser.

 4°) Le canal des anguilliers : Les planches du traité de Vial du Clairbois (1787) montrent des entailles à angles droits. Sur le CA IRA, comme déjà sur l’épave de la Girafe (1809), le façonnage est fait en triangle.

 5°) Les virures :Pour un bâtiment de 80 canons, un bordage de fond mesure 22 à 50 pieds de long (7,20 à 16,20 m) avec une largeur de 10 à 13 pouces (27 à 35 mm) et une épaisseur de 4 ½ à 5 pouces (12 à 13,5 cm). Sur le CA IRA, les dimensions sont respectées.

 6°) Doublage métallique : Si les plaques de cuivre ont les dimensions standards de l’époque, il n’est pas de même pour la fixation à la coque. La répartition des clous présente était encore inconnue.

 7°) Les parcs à boulets : Théoriquement au nombre de trois. Ici il n’en existe que deux.

 
Ces quelques exemples ne sont qu’un aperçu de ce qu’il a été possible de faire dire à une telle épave. Les résultats détaillés sont publiés dans une
monographie qui reprend l’historique du navire et chaque élément de charpente comparé aux grands auteurs du XVIIIème siècle. L’essentiel de l’acquis de cette fouille est la démonstration que les esprits du XVIIIème siècle sont prêts à l’ère industrielle. Les ingénieurs dictent leurs lois, les gens de terrain les respectent. Les bases de la société industrielle sont là. La vapeur va donner l’impulsion qui va faire basculer le monde...


La fouille du CA IRA a réuni 52 plongeurs bénévoles et demandé environ 2400 heures de plongée (cf.
Le journal de fouille du "Ca-Ira") . Le financement a été assurée par les participants, la Collectivité Territoriale de Corse, la F.F.E.S.S.M. et le Ministère de la Culture.